L’Homme qui marchait devant moi

Gallimard, 1948
Roman

L'homme qui marchait devant moi - Gallimard 1947
L'homme qui marchait devant moi - Gallimard 1947

Ce roman, singulier dans l’œuvre de Chamson, relate une conversation engagée par deux inconnus dans un café parisien. Il a été publié en 1948.  Chamson y développe une vision sombre et pessimiste de la modernité. Le discours, ouvertement philosophique tenu par l’un des personnages, dénonce le marasme des « morts-vivants », leur abaissement moral, ainsi que la perte progressive des valeurs qui faisaient la force et la richesse des liens sociaux d’avant-guerre. La partie centrale du récit décrit la vie d’une petite ville de province avant 1914. On y voit une humanité faillible mais humaine, contrairement aux êtres amoindris et sordides qui peuplent les deux autres parties du roman.

À propos de …

D’une très grande modernité dans ses thèmes, son style et les propos échangés par les deux personnages, ce roman possède à la fois une portée morale, critique et même quasiment prophétique. Nous mettant face à ce que le monde technique et inhumain moderne peut créer de plus abject, de plus navrant et de plus pathétique, Chamson nous donne à voir ses angoisses d’homme mûr au sortir de la guerre. Son constat plein de justesse constitue un vrai coup de poing pour le lecteur d’aujourd’hui : ce dernier y reconnait les défauts d’un monde auquel il appartient toujours, mais à travers le prisme d’un homme qui a connu justement un autre monde où les mots d’amitié, de fraternité et de courage n’étaient pas vains, mais des valeurs incarnées et défendues par des actes. Œuvre d’un humaniste hanté par l’Histoire, ce livre n’est pas celui d’un refus de la modernité en tant que telle, mais bien plutôt celui du refus de l’avilissement de l’homme par l’homme.

Chamson par …

Chamson (Devenir ce qu’on est, 1959) :

Origines : La reprise du contact avec un monde bouleversé et qui n’était pas au bout de ses métamorphoses. Le spectacle de la décomposition de certains êtres qui avaient pourtant su se garder intacts pendant toute la catastrophe. Le sentiment obscur d’une chute de tension morale entre les temps affreux du Puits des Miracles et les nouveaux temps que nous abordions.

Thème : En prenant conscience de l’existence de ces morts-vivants (ou de ces hémiplégiques de l’âme), j’avais surtout eu le désir de voir s’il était possible de surmonter cette malédiction de l’esprit humain, fort, bien souvent, dans les grands malheurs et défait aussitôt qu’il n’a plus à leur faire face.

Destin du livre : Mon plus grand échec, comme je l’ai déjà dit. Échec que les adhésions de quelques amis, ni ce qu’on appelle une bonne critique, ne purent me faire oublier. Cet homme n’a jamais trouvé son public et, comme cet insuccès ne fut pas pour moi sans conséquences, je crois devoir insister sur lui. J’avais sans doute besoin, à ce moment de ma vie, de me sentir soutenu, plus qu’à toute autre époque. À cette frustration (puisque nous sommes dans l’accidentel, parlons un peu le dialecte de notre temps !) s’ajouta le sentiment de l’injustice. Je crois, du reste, toujours, qu’en dépit des faiblesses de son introduction, ce livre est aussi bon, sinon meilleur, que n’importe lequel de mes autres livres et, surtout, que ce qu’il disait méritait d’être entendu. Pourquoi fut-il foudroyé ? Je ne veux pas le défendre. Il faut qu’un écrivain se résigne à ces sinistres, au sens maritime du mot. Je veux marquer pourtant les conséquences de cet échec : la lassitude ajoutée à la lassitude, la nouvelle tentation du silence ; mais, aussi, l’exaltation de ma tension intérieure par cette pénible expérience. En un mot, la valeur douloureuse de chaque échec… Mais n’exagérons rien, ceci fait partie du métier.

 

Roger Martin du Gard, lettre du 18 juillet 1948 :

« Je crois bien qu’avec « Les Hommes de la route », cet « Homme qui marchait devant moi » est votre meilleur livre. Du moins me touche-t-il, plus qu’aucun autre, aux points sensibles. Les deux derniers tiers de l’ouvrage sont chargés, me semble-t-il, d’une émotion intense, et que vous n’avez, nulle part, si bien réussi à me faire partager ; plus directe, plus dépouillée, plus prenante, pour moi, que celle qui émanait du « Puits des miracles ». Et jamais vos qualités d’observateur ne me sont apparues avec autant de maîtrise et de bonheur que dans les portraits et croquis, si variés, si profondément vivants, à la fois si vrais et si inattendus, que vous avez dessinés, avec tant d’incisive précision, tout le long de votre récit, et qui illustrent si bien le thème central. C’est peut-être le narrateur et son auditeur qui sont le moins indiqués, ceux dont le souvenir reste un peu flou ? Et je crois bien comprendre pourquoi. Vous avez dû être gêné un peu par votre fabulation de départ, et embarrassé par ces deux personnages où votre personnalité se dédoublait malgré vous. Non ?… Peu importe, d’ailleurs, ce n’est pas cela qui compte ; ni qui empêchera votre livre de rester comme un inoubliable témoignage et de vous-même, et de ce temps maudit où il nous faut vivre. »

Éditions

Mercure de France, 1er décembre 1947 et nos suivants.
Édition originale, Paris : Gallimard, 1948.
Repris in Suite Pathétique, Paris : Plon, 1969, p.15-168.

Édition étrangère

Der nicht mit dem andern ging, traduit par von Alastair, Hambourg : Hoffmann und Campe, 1949.